Russ Meyer : Supervixens (1975)

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Russ Meyer était un réalisateur iconoclaste, amoureux fou des femmes qu’il immortalisa sur pellicule dans des films survitaminés, croisement impétueux de Tex Avery et Playboy. Avec un zeste de pop. Il est né en Californie en 1922, et nous a quitté au mois de septembre 2004. Il comptait parmi ses fans, le célèbre critique de cinéma américain Roger Erbert (le fameux inventeur du   »Two Thumbs Up » que l’on peut voir sur certaines affiches de film en guise de promo) qui restera un ami fidèle et le suivra tout au long de sa carrière, réalisant de lui un cliché célèbre en 1996, où Russ Meyer tient une caméra à la main.

En 1936, à seulement 14 ans, le petit Russell (appelé plus tard Russ) reçoit par sa maman qui l’élève seul une caméra  Univex 8 mm. C’est le début d’un coup de foudre, celui qu’il aura toute sa vie pour le cinéma, la pellicule, la mise en image, et bien sûr la mise en scène. Il aura une large influence sur le cinéma (Quentin Tarantino, John Waters) et la musique (le groupe Mudhoney doit son nom à un de ses films).

Après avoir tourné des petites boucles érotiques (le cinéma érotique dit « Loop ») à la fin des années 50, il se lance dans les longs-métrages au début des années 60. Il aura sa première star Haji dans le culte Faster Pussy Cat ! Kill, Kill, réalisé en noir et blanc en 1964 et qui pose les jalons de son oeuvre : obsession pour les courbes féminines voluptueuses, héroïnes charismatiques n’hésitant à mater les hommes indélicats qui se croient plus forts, scénario délirant, réalisation dynamique, goût pour la subversion et la provocation.

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Haji, première grande star et icône du cinéma de Russ Meyer et du cinéma bis.

 

C’est dix ans plus tard, alors qu’il a 52 ans (mais qu’il ne compte absolument pas se calmer ou se ranger) qu’il réalise ce qui est sans doute le film plus fameux et abouti de son cinéma des années 70 : Supervixens.

Supervixens est un de mes films préférés. Je l’ai découvert en février 1999, lors d’un hiver rigoureux, sur Canal +, durant La Nuit du Cyclone, qui est devenue un grand moment de ma cinéphilie. Une soirée et une nuit de tous les possibles, de toutes les originalités : des reportages et documentaires sur Fakir Musafar, un des maîtres du SM contorsionniste, le court-métrage sur les délires sexuels d’un hôpital libidineux, du cinéma gay pornographique, le portrait du déjanté Jean-Louis Costes, et Supervixens entre autres joyeusetés. J’ai eu le sentiment de regarder un dessin animé insolent pour adultes, totalement jubilatoire. Le film m’a beaucoup marqué et j’y repense souvent, en espérant qu’il soit un jour édité en Blu-ray, car il le mériterait : il n’est disponible qu’en DVD, sorti au début des années 2000 chez DVDY, en édition standard, sans bonus et à l’image assez moyenne. 

L’histoire est assez simple sur le papier, mais son traitement visuel est tout autre. 

Outre le fait qu’il fasse preuve d’une imagination débordante, le film est l’occasion de découvrir les charmes de Shari Eubank, une incroyable beauté naturelle des années 70. 

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L’actrice ici en compagnie du réalisateur Russ Meyer sur le tournage, lequel porte un cigare en bouche.

 

Clint, un jeune pompiste injustement accusé du meurtre de sa femme Super Angel, est contraint de prendre la route poursuivi par un flic hyper violent, et est confronté à une série de péripéties toutes plus extravagantes les unes que les autres qui mettent en scène tout ce que le pays compte de créatures affriolantes et de personnages hauts en couleurs.

Emblématique de toute une époque, Supervixens est l’aboutissement de sa carrière et est devenu un film culte, ouvrant parfois pour certains festivals. Les thématiques récurrentes, obsessionnelles du cinéaste explosent littéralement à l’écran : libération des mœurs et de la sexualité, vitesse, etc.. Tous ses fantasmes réunis pour le meilleur. Les créatures qui hantent la pellicule sont des femmes superbes et plantureuses qui derrière une sexualité débordante cachent une nature plus complexe qu’à l’accoutumée. L’obsession mammaire qu’a toujours porté Russ Meyer est ici poussée à son paroxysme, bien aidée il est vrai par les poses lascives des actrices qui n’hésitent pas à mettre leurs charmes en avant.

Supervixens est une œuvre chaleureuse, érotique, sulfureuse, osée, qui appelle au désir de la chair et non plus à une forme de revanche des femmes sur les hommes. Les hommes sont ici catapultés objets de désir, inversant ainsi le stéréotype féminin, bien que toutes les femmes du film soient magnifiques, désirables et séductrices, voire vamps. Elles ne se laissent vraiment pas faire, rendant aussi ridicule que datée l’expression ‘sexe faible’. Leur force vient non seulement de leur caractère en acier mais aussi de leur volonté de jouir de leur liberté, de leur sexualité bouillonnante et de leurs fantasmes. A côté les hommes paraissent bien tièdes, et Meyer se moque de tous ces messieurs qui ne savent pas répondre aux attentes féminines, lesquelles sont la cause de bien des problèmes. Figure d’un certain cinéma d’exploitation qui alimentait les salles de quartiers aux côtés des films d‘horreur, des pornos et du bis italien, Supervixens est à la croisée de plusieurs univers cinématographiques : il convoque à la fois Tex Avery et le classicisme hollywoodien dans son rapport à une Amérique profonde, à un décor de western. Ici sont poussés dans leurs retranchements les notions de montage et de découpage que Meyer dynamite à l’envie pour créer son propre langage ou plutôt le perfectionner de façon plus subtile qu’elle n’apparaît de prime abord avec un cadrage hors du commun. Il se plonge aussi dans la Mythologie américaine plus qu’il ne l’avait jamais fait auparavant.

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Alors qu’il réalisait Mondo Topless dans les années 60, il a aussi mûri, pour aboutir à des films dont la forme possède une profonde analogie avec le récit et pas ou plus seulement une exploitation frontale de l’érotisme sans autre décor que celui du sexe. C’est en cela qu’il n’a jamais réalisé la moindre œuvre classée X pour la simple et bonne raison qu’il s’arrête tout le temps à la suggestion, en filmant les ébats avec un angle qui empêche de voir les organes sexuels, ne franchissant pas la frontière qui sépare l’érotisme du porno, représentation du sexe non simulé

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Contrairement à Beyond the Valley of DollsSupervixens peut choquer par son format carré et très télévisuel, son image quelque peu poussiéreuse. Mais le film commence sur les chapeaux de roue avec une scène d’ouverture mémorable qui se termine sur un montage parallèle osé. Pratiquement tout le cinéma du réalisateur résumé en dix minutes, entre l’arrivée de la Vixen Super Lorna et la prise de bec au téléphone avec Super Angel, avec un découpage hystérique mais néanmoins lisible qui aligne pas moins de vingt coupures entre les plans qui doivent durer quelques secondes et correspondent parfaitement aux idées et aux émotions contradictoires des personnages. Un montage d’autant plus percutant qu’il renseigne sur les futurs enjeux de l’histoire et ce dès les premières secondes du film. Le caractère elliptique de cette séquence ne doit pas faire oublier la maestria du réalisateur qui innove en terme de cadrage avec le plan en contre-plongée du téléphone ou les gros plans sur les yeux et les seins de Super Angel (doublée à l’occasion par la voix française de Loïs du film Superman de 1978) et Super Lorna (qui orne la jaquette du film), objet de désirs qu’on aurait du mal à réprimer…

Là où le film tient une force d’évocation phénoménale et dérive vers la bande-dessinée ultra-violente, c’est quand apparaît le personnage odieux de Harry, flic frustré et teigneux qui en veut au monde entier, incarné par l’inoubliable Charles Napier, figure du cinéma d’exploitation des 70’s qui trouve ici un rôle d’anthologie. Foncièrement crétin, il s’en prend à Super Angel dans une scène mémorable où le sentiment de drôlerie le dispute à une ironie grinçante. Clint est incapable de satisfaire les besoins sexuels colossaux de Super Angel qui s’ennuie de son pompiste qu’elle croit volage et tombe dans les bras d’un flic qui ne peut rien faire pour elle. L’énormité de la situation est due à ce plan inouï du sexe démesuré de Clint qu’elle ne parvient pas à exciter. Tout l’art de la démesure de Russ Meyer en un pur concentré comique. La suite est beaucoup plus terre-à-terre avec un duel d’anthologie qui se termine par le meurtre atroce dans la baignoire. Après avoir ri aux éclats on rit jaune, et l’on ne peut que se mettre à dos ce personnage de teigne qu’incarne avec une sauvagerie incroyable ce cher Charles Napier doublé pour l’occasion par la voix française de Kojak.

 

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Bien sûr les aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres ne font que commencer pour Clint, entre une tentative d’auto-stop qui s’avèrera dangereuse, des ennuis avec un fermier et sa femme nymphomane, et autres péripéties, parfois absurdes, parfois romantiques, parfois surréalistes, qui font penser à du Tex Avery live ayant la forme d‘un road-movie.Le rôle de Clint étant celui d’un type confronté à de réelles énormités , à des situations où il doit tout le temps se justifier, prouver son innocence et sa bonne foi ce qui donne lieu à quelques fous rires assurés lorsqu’on pense que le désir vient des femmes qui demandent à être sollicitées plutôt que des hommes qui sont ici dans la grande majorité des cas des victimes, incapables d’être soit à la hauteur soit de bons amants, y compris de passage. Le récit se base essentiellement sur ces contradictions et ces oppositions de formes et de sujets : amour/haine, désir/répulsion, vitesse/lenteur, simplicité/complexité, pardon/vengeance, scope/format carré même si cette dernière association n’a qu’une valeur esthétique et ne peut être un jugement général.

Le côté « énorme » des situations est aussi amené par les musiques en décalage total avec ce qu’elles soutiennent, de même que certaines réactions sont imprévisibles et offrent donc des degrés de lecture intéressants entre le premier et le second degré qu‘on devine assumé. Cependant le scénario qui apparaît linéaire de prime abord est en fait plus complexe que cela et aborde une variation fantastique dans sa dernière partie avec le thème du fantôme et du revenant, et tranche de façon plutôt radicale avec le reste et la  première partie, plus joyeuse, plus hédoniste. Dans les dernières séquences une certaine poésie traverse même les images, comme celles du couple marchant sur la route main dans la main, ou le regard plein de compassion de Super Angel lorsqu’elle s’adresse à Clint avant de rentrer prendre les commandes dans le bar. De très beaux moments qui montrent un réalisateur moins alerte à scandaliser ou à provoquer le spectateur et lui donne la possibilité de s’émouvoir de la façon la plus simple. D’un autre côté, Russ Meyer se lâche complètement dans la dernière séquence du film, pur exemple d’humour ravageur, pied de nez à la moralité, qui explose les conventions qu’elles soient cinématographiques ou comiques : la cohérence importe peu même dans les faux-raccords et il ne s‘en prive pas pour en abuser entre deux hurlements et insultes. Une séquence d’anthologie, parmi les plus marquantes de sa filmographie avec un final célébrant de façon peu conventionnelle l‘amour en plein air. 

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Supervixens aurait gagné à avoir dix ou quinze minutes de moins. Mais la manière avec laquelle s’enchaînent les petites histoires qui s’entremêlent les unes aux autres sans laisser le spectateur sur le côté de la route force le respect. On sent un vrai plaisir, une vraie jubilation parfois dans les gros plans qu’orchestrent Russ Meyer sur l’anatomie plus qu’avantageuse de ses actrices, c’est une manière de leur rendre hommage tout en n’hésitant pas à rappeler à celle ou celui qui regarde le film que l’on sait pourquoi on est là et ce que l’on regarde, et qu’au cas où l’on ne comprendrait rien à cette histoire, à cette débauche de gags et de quiproquos, à ce rythme de fou, à cet univers si particulier, si atypique, personne ne doit se sentir coupable de ne pas adhérer. On peut trouver en effet ce film chiant et poussif, calculateur dans ces effets. Ou le prendre au second, voire au troisième degré, pour ce qu’il est, une pure farce, une comédie de mœurs déjantée et parodique venant de la part d’un homme qui aime les femmes et les filme comme un amoureux espiègle et complice.

Il s’agit aussi d’un film qui est entre deux périodes, à la fois ancré dans le milieu des années 70 et faisant l’articulation autour de deux autres films qui seront moins brillants que celui-là : Megavixens et UltraVixens. C’est d’autant plus vrai quand on regarde le film en VF, car c’est dans ce doublage que le côté désopilant du film surgit encore davantage, dans la transcription de certains effets, dans le  léger décalage entre le mouvement des lèvres et le son qui en sort, toujours une demi-seconde en retard, l’aspect outrancier qui peut être donné au personnage du conducteur de la voiture. On pourrait alors rapprocher ce genre de doublage d’une autre catégorie de film, qui cette fois enfonce toutes les portes, celle du nanar, où la VF joue beaucoup dans le désamorçage de scènes dramatiques doublées de façon hyper approximative ou au contraire très emphatique, provoquant le rire, un rire souvent déclenché par des séquences involontairement drôles. Supervixens est un cocktail réussi, parfois délirant, de sexe, de violence et d’amour. L’un des derniers films aussi qu’il ait réalisé, quatre ans le séparant de UltraVixens qui annonce le crépuscule d’une carrière entamée sur les chapeaux de roue. Du cinéma bis dans ce qu‘il a de plus explosif, du pur Russ Meyer en définitive…

La bande-annonce allemande du film est un pur régal, d’autant que contrairement à l’américaine, elle n’est pas censurée

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