En secret (Maryam Keshavarz, 2012)

En secret (Maryam Keshavarz, 2012) dans Cinéma en-secret

Atefeh et Shirin sont deux jeunes femmes iraniennes. Elles s’aiment. En secret. Le premier film écrit et réalisé par Maryam Keshavarz est un film passionnant sur la notion de liberté et de choix. Il est d’autant plus remarquable que le langage cinématographique y est maîtrisé, depuis l’utilisation savante du gros plan pour renforcer les sentiments amoureux éprouvés par leurs deux héroïnes, jusqu’au plan américain et large pour montrer l’ébullition de la ville autour des héroïnes.  Celui de la montée en force de la dramaturgie qui va crescendo l’est tout autant. Surtout, en filigrane, par son action même, En secret est un film politique et une ode à la féminité et à la différence. Un film politique qui ose aborder le thème de l’homosexualité dans la société ultra normée qu’est la société iranienne, sous l’angle et le point de vue féminin d’une réalisatrice iranienne et non pas française. La force du propos n’en est que plus remarquable. 

 dans Cinéma

Basé sur les rapports entre deux familles, l’une bourgeoise et l’autre dans laquelle évolue une jeune femme qui vit encore avec son oncle, En secret raconte la sensualité, le désir, l’attirance que ressentent deux personnes de même sexe en évitant soigneusement une réflexion univoque. Le film est assez ambigu parce qu’il repose longtemps sur une indécision: celle que Shirin porte longtemps avec elle, et celle que Atefeh lui renvoie en miroir parce que sa famille, et particulièrement son père, se laisse entraîner dans la pente rigoriste prise par un fils échappé de l’addiction à la drogue, ayant trouvé Dieu mais manifestant peu d’affection pour ses proches et notamment sa soeur. La finesse des dialogues et de la psychologie développée par la scénariste permet au film d’éviter le pathos ou encore la moralisation des personnages et de leur histoire. La force du personnage de Merhan est par exemple incarnée par toute la violence qu’il garde en lui. Le père d’Etafeh est un beau personnage moderne, etc. Les situations sont parfois étonnantes, déstabilisantes même à l’image d’une Shirin en plein doute, saoule qui en boîte allume littéralement un mec qu’elle croise du regard avant de le laisser en plan quelques secondes après.

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On assiste aussi à un amour saphique cadré dans une lumière mordorée superbe, où les draps, la soie, la finesse des plans, la délicatesse toute féminine des poses et du toucher renforce le côté pictural et ultra sensuel du film. L’importance du gros plan, sur les mains, les yeux, la bouche ne fait aucun doute dans un film ô combien charnel, sans oublier l’humour et une forme de décontraction qui sont savamment distillés (la séquence familiale du volley sur la plage, la séquence de doublage de Harvey Milk de Gus Van Sant en persi, la scène du vidéoclub), ou encore le ton décalé de séquences comme celle du chauffeur de taxi fétichiste ou encore la terrible scène durant laquelle Mehran refuse que sa femme et sa soeur chantent parce qu’elles le feraient en public. L’art, cependant, au sens large, est plus fort que tout. Plus fort que les brimades et les intimidations, que l’intégrisme même, au détour de ce dialogue stupéfiant du propre père de Mehran « Tu es devenu intégriste maintenant ? ». Peut-être qu’aucun cinéaste/scénariste français n’aurait osé ce type de dialogue, et c’est extraordinaire de l’entendre dans la bouche d’un acteur iranien au sujet d’un film sur le désir féminin d’émancipation.

Par son environnement, le film m’a rappelé Fucking Amal de Lukas Moodysson, film de la génération précédente mais toujours d’actualité, dans lequel deux adolescentes s’ennuyaient à mourir tout en se découvrant leur amour, amour d’abord mal vu par les proches, les amis puis les parents mais qui finissait par triompher des insultes/quolibets. En secret ne se passe pas en Suède, mais en Iran. Et les actions, la paroles, le chant, les gestes du quotidien sont ici filmés par des caméras de surveillance installées dans les chambres à coucher et autres pièces. On y sort pour aller à la mer, pour aller en boîte, et même dans cet espace où la musique donne un autre LA, il y a malgré tout une forme d’ennui et de répétition. Shirin et Atefeh rêvent d’autre chose. Pour Shirin, c’est clair depuis le début, de gloire à Hollywood, le géant américain qui critique tant le régime iranien sur le plan culturel et géopolitique. Et pour Atefeh, pourquoi pas de découvrir Dubaï, pas non plus le modèle rêvé de démocratie. Mais justement, qu’est-ce que la démocratie, ce mot symbole rattaché à la République Française comme le signe de toutes les égalités et de toutes les fraternités ? La réponse est loin d’être simple.

en-secret-06-10634651zeskb_1713Shirin et son mari Mehran

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L’actrice Sarah Kazemy ici en interview

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Sarah Kazemy avec l’une de ses récompenses.

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La très talentueuse réalisatrice du film Maryam Keshavarz

Shirin et Atefeh, elles retirent leur voile dès lors qu’elles ne sont plus à l’école et écoutent de l’électro comme bon nombre d’autres jeunes filles de leur âge. Il y a néanmoins le geste social et politique derrière tout cela, la séquence de fouille renvoyant une nouvelle fois à la brimade. Cette fois non pas parce qu’elles sont accusées d’être homosexuelles, mais parce qu’elles se sont permises une petite virée en voiture. Pour ce qu’il montre du quotidien, et de ce féminisme qui à l’inverse de certains autres n’expriment pas seulement/uniquement une haine/ un rejet de l’homme comme justification d’être (ce qui est parfois le cas) parce que ce dernier serait selon ce féminisme de facto forcément mauvais, mais un féminisme intelligent, progressiste qui vise plutôt à permettre à deux femmes de s’aimer indifféremment de leur sexe plutôt que les cantonner à n’être que cela : des homosexuelles parmi les hétérosexuelles. La banalité en somme, et l’envie d’être soi-même. Encore un film initiatique. Oui, mais En Secret, est un film beau et sensuel entièrement porté par ses deux magnifiques actrices, Nikohl Boosheri et Sarah Kazemy (qui est parfaitement bilingue français/iranien). A découvrir en DVD. 

Une autre affiche du film

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