La bouche de Jean-Pierre chez Badlands : Le DVD

La bouche de Jean-Pierre chez Badlands : Le DVD dans Cinéma 29a021b2e6209a479c475412dab601df

Il fût un temps où la télévision (même payante et cryptée) proposait des moments forts, des moments de découvertes cinématographiques, un espace audacieux, par le biais de ses émissions. Ce fut le cas en 1998, quand Nicolas Boukhrief (futur réalisateur de l’excellent Le Convoyeur) proposait dans le cadre de son Ciné Club sur Canal +, le moyen-métrage de Lucile Hadzihalilovic, La Bouche de Jean-Pierre.

Dix sept ans plus tard, le film est édité pour la première fois de son histoire en DVD, après être sorti sur support VHS. Ce qui lui permet de trouver une seconde vie par le biais de la vidéo. C’est avec une vraie curiosité et une vraie envie de redécouverte que j’ai donc acheté cette version, d’après un nouveau master supervisé par Lucile Hadzihalilovic et Gaspar Noé eux-mêmes. C’est l’occasion de (re)voir ce film emblématique qui marque les premiers pas au cinéma après le court-métrage La première mort de Nono en 1987, de la future auteure et réalisatrice d’Innocence.

Ce qui frappe d’abord en le regardant dans des conditions optimales compte tenu des limites du supports DVD (ici pleinement exploité), c’est l’absolue modernité du propos et la science géniale du montage et du découpage. D’un point de vue technique le film demeure impressionnant. Il n’y a quasiment pas un plan à jeter ou en trop.  Durant le tournage, Gaspar Noé assura le cadre et cela se voit : c’est à la fois techniquement hyper solide et parfois marqué par la propre inspiration du cinéaste sur Carne et Seul contre tous (caméra qui pivote à 360°, raccord dans l’axe, et un plan en début de film qui rappelle ceux de Seul contre tous quand la caméra effectue un pano très rapide).

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Mimi et Jean-Pierre, deux des personnages principaux de La Bouche de Jean-Pierre (1996)

Ce qui marque également et qui m’avait impressionné à l’époque déjà lors du visionnage sur Canal +, c’est la force du propos, l’audace de le mettre en images tout en faisant preuve d’un immense tact et d’une grande pudeur. LA scène entre Jean-Pierre et la petite Mimi, seuls dans l’appartement, cadrés en plan large fait encore son effet, non pas parce qu’elle serait simplement scabreuse, mais parce qu’elle laisse l’horreur de l’acte s’installer dans un cadre banal en osant le filmer sans recourir à une surenchère. C’est le côté pile de Lucile Hadzihalilovic, son regard féminin, lequel comme elle l’explique dans les suppléments, a parfois senti qu’elle était peut-être sur le point d’aller trop loin, mais qu’elle voyait aussi dans le jeu de cette actrice de 10 ans une force de caractère peu commune. La Bouche de Jean-Pierre, drame de la vie ordinaire dans une ville de banlieue parisienne est aussi un des témoignages cinématographiques les plus forts de cette période, le milieu des années 90 qui voit monter la peur xénophobe (la scène incroyable de l’ascenseur pris par Jean-Pierre au milieu de voisines parlant arabe, avec ce gros plan sur une oreille qui dit tout alors que lui reste muet mais rumine déjà son ressentiment, tout en menaçant plus tard physiquement les mêmes qui ne font pas de mal à une mouche), qui décrit cette peur ou ce rejet de l’autre tout comme un quotidien somme toute difficile dans un cadre qui semble pourtant a priori calme et accueillant.

«  Elles sont jolies tes poupées. »

Le personnage de Jean-Pierre dans La Bouche de Jean-Pierre (1996)

Une des scènes-clés du film : Jean-Pierre, le « héros » de l’histoire au milieu de voisines qu’il ne peut supporter du fait de leurs origines.

Mais voilà, le grain de sel dans la mécanique de cette histoire de tentative de suicide d’une mère larguée par son amant, c’est le portrait d’un homme qui refoule dans un premier temps ses pulsions, d’une tante envahissante et maniaque sur les détails et d’un environnement qui n’est pas des plus agréables, en dehors d’un cadre familial déjà étouffant. Le choix du format Scope 16mm a été inspiré par Star Suburb (court-métrage de Stéphane Drouot toujours inédit en DVD), et il propose paradoxalement un étouffement encore plus grand pour la petite Mimi, confinée, seule, à l’écart, que Noé cadre d’ailleurs parfaitement par la lumière verte dans une sorte de petite chambre ouverte sur l’espace minuscule du salon, mais fermée au regard des autres par un léger rideau.

Heureusement Lucile Hadzihalilovic ne cache rien des sentiments vécus, du poids de cette tante sur ses épaules de gamine, et du trouble, immense, prégnant, mais indicible de ces enfants victimes d’abus sexuels. Il était important aux yeux de la réalisatrice d’aborder un sujet tabou. J’ai redécouvert cette scène à la fois détachée de la tonalité du reste, et qui s’inscrit en même temps dans cette logique de rejet viscéral de l’autre : celle des musiciens, quand Mimi sort de l’appartement et s’en va rejoindre des hommes beaucoup plus inoffensifs que ne le sera plus tard Jean-Pierre au moment où la tante part en le laissant seul avec sa nièce une après-midi. Il y a dans La Bouche de Jean-Pierre la force du propos de Carne sans la violence physique et visuelle de ce dernier, et une originalité de ton quasi inédite pour son époque et rarement atteinte depuis. Et bien que le rythme soit volontairement lent, le charme vénéneux de ce film vient en grande partie de la qualité de son interprétation comme de sa mise en scène.

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La Bouche de Jean-Pierre par la rigueur de sa mise en scène annonce Seul contre tous (Gaspar Noé en cadrant un jour sur le film de Lucile Hadzihalilovic sera amené à cadrer pour le sien le jour d’après), par la précision de son montage, de son éclairage (Dominique Colin à l’oeuvre chez les deux cinéastes, est un directeur de la photo génial) surprend, continue aussi d’étonner par sa force tranquille, par sa douleur sourde, son angoisse et une forme de beauté aussi mystérieuse que conquérante : il est de ces moyens-métrages qui changent le cinéma français, le modernise instantanément.

Image de prévisualisation YouTube

Bande-annonce proposée par Badlands (et 1kult).

Le DVD de Badlands.

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La jaquette du DVD, en tous points fidèle à celle d’origine (©Badlands)

318768956_640Capture d’écran du générique de début du film.

C’est la jeune et enthousiaste équipe de Badlands qui prend l’initiative heureuse et plus que bienvenue de sortir ce moyen-métrage en DVD, dans une édition limitée à 1000 exemplaires (qui deviendra par conséquent forcément collector à un moment ou un autre). Le site 1Kult et Sylvain Perret en particulier se sont associés pour promouvoir la sortie de ce premier DVD qui en appelle d’autres. Comme Le Chat qui fume il y a quelques années, voici un éditeur à suivre. En regardant les bonus présents sur le disque, on voit très nettement la différence entre les images originales (celles de Canal à l’époque de sa diffusion télé ?) vues dans le document Les amis de Jean-Pierre et celles du DVD qui ont profité d’une restauration, avec retouches à la palette et autres dispositifs visant à gommer certains artefacts, points blancs, tout en conservant le grain caractéristique d’un format déjà très original en soi. Le film se lance à partir d’un menu animé et sonore. C’est aussi une belle présentation, après celle permettant de lire le synopsis original présenté sous un format rectangulaire de couleur jaune (en respectant l’affiche originale). D’ailleurs, la jaquette du DVD elle-même reprend le visuel d’époque (typographie et design). Quand on voit le nombre de films qui sortent en DVD et Blu-ray avec des nouvelles compositions graphiques, parfois beaucoup moins heureuses, c’est déjà un excellent point.

Image : Un format 2.66:1 Scope 16 mm d’origine respecté. Un format proposé ici en 16/9, plus large encore que ne le sont les films qui furent tournés dans les années 50 et 60 en 2.55:1 dont Brigadoon par exemple, avant que le format 2.35:1 ne le remplace, donnant un aspect de confinement vertigineux alors même que ce format ferait des miracles pour filmer des grands espaces. C’est un choix technique et artistique qui convenait surtout parfaitement aux deux auteurs que sont Hadzihalilovic et Noé, en référence à Star Suburb, mais aussi parce que c’était une solution économique. Le rendu de l’image est saisissant, compte tenu une fois de plus des limites techniques du support. L’image conserve bien heureusement son grain d’origine, mais surtout la compression est invisible, le détail est là (textures, profondeur de champ, rendu naturaliste ou impressionniste des couleurs, particulièrement le jaune et le vert mis très largement en avant durant tout le film et qui ne bavent jamais). On ne peut pas faire mieux, à moins de passer en HD, mais en l’état c’est la meilleure copie du film à ce jour et c’est un excellent travail de restauration.

Son : Le mixage en 2.0 d’origine français a été conservé lui aussi et il est d’une clarté parfaite. Son cristallin, spatialisation riche et principalement mise en avant lors des passages les plus planants du film (arrivée finale à l’hôpital, panoramiques rapides, bruits éparses ou insistants d’éléments de décor). Là encore, du travail d’excellente facture qui permet de mettre principalement à l’honneur les dialogues et l’ambiance sonore. Seul bémol : pas de sous-titres français pour sourds et malentendants mais des sous-titres anglais. Les deux auraient été encore mieux.

Les bonus sont très intéressants et montrent un véritable investissement en terme de politique éditoriale. Il ne s’agit pas véritablement de sortir un film de l’oubli dans lequel il aurait été plongé depuis des années, mais de permettre au public de le (re)découvrir aujourd’hui dans les meilleures conditions, accompagné d’anecdotes croustillantes, techniques, amicales et parfois même touchantes.

  • Les souvenirs de Jean-Pierre (35 min) est un documentaire dans lequel les actrices et acteurs du film se souviennent de l’ambiance de tournage beaucoup plus chaleureuse que ne l’est le film dans sa teneur. Des anecdotes nombreuses, et surtout le sentiment que le film les a marqué individuellement, pour des raisons parfois personnelles (Sandra Sammartino n’avait que dix ans et tourner une scène comme celle de la douche devant un adulte était loin d’être évidente) ou collectives (la projection à Cannes comme récompense de trois années d’efforts, l’obtention du Prix Très Special). Surtout, ce bonus nous permet de voir des images du tournage du film, Noé manipulant la caméra, Colin s’occupant de la lumière tandis que les acteurs se meuvent dans le décor loué pour l’occasion. Indispensable.
  • Les amis de Jean-Pierre (52 min) est essentiellement axé sur les réflexions de journalistes, amis et techniciens de cinéma qui sont devenus par la suite réalisateurs comme c’est le cas pour Fabrice du Welz. Boukhrief fut en effet le premier à le programmer et il indique qu’il s’agit pour lui d’un film qui a changé le cinéma français à sa sortie. Le film était également sorti au Japon comme un long-métrage, chose qui serait rarissime de nos jours, surtout à une époque où les cinémas affichent vingt films par semaine. Intéressant, bien que les Souvenirs me semble être un document fondamental par ses rares archives et les interventions de la réalisatrice et des techniciens autour du film.
  • Le DVD propose également le court-métrage pornographique Good boys use condoms (6 min). L’histoire, cadrée toujours en Scope par Noé d’un jeune homme qui se retrouve au lit avec deux sœurs jumelles. Il changera de préservatif entre chaque rapport jusqu’à la montée de l’orgasme. Conçu à l’époque pour une campagne de promotion du préservatif et de lutte contre le Sida. De son côté, Noé réalisera Sodomites avec Coralie et Marc Barrow.  Un film toujours aussi beau et sensoriel, qui mettait en avant deux jeunes actrices de la fin des années 90, célèbres pour avoir tourné dans quelques productions Private.
  • On retrouve également la Bande-annonce du film Innocence, film que j’avais vu et apprécié à sa sortie en salles en 2004. Les prémisses de ce film sont déjà là dans La Bouche de Jean-Pierre.
  • Dommage qu’il n’y ait pas le document qu’avait réalisé 1kult montrant la restauration sur le film à l’oeuvre. 1kult l’avait pourtant mis en ligne sur son site.

Une excellente première galette et un galon d’essai qui mérite les éloges pour permettre aux fans et aux curieux de découvrir ce moyen-métrage qui a compté et continue de le faire, en influençant de jeunes cinéastes.

 

 

 

 

 

 

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