Pigalle, ça n’est plus ce que c’était

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Ce sont les propres mots de certains des plus anciens artisans de cet endroit mythique de Paris, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, qui réagissent au temps qui passe et aux mutations qu’a connu un des quartiers les plus célèbres de la capitale. Où ? Quand ? Dans cet article intitulé Où sont passés les bars à hôtesses ? signé Elvire Von Bardeleben (il n’y a aucun jeux de mots, même en lisant rapidement son nom et en pensant à un certain type d’établissement, enfin je ne crois pas :- ) que je reproduis ici dans son intégralité, en citant son auteure bien évidemment, parce qu’il m’a paru très intéressant à plus d’un titre.

  » Je m’en vais voir les p’tites femmes de Pigalle, C’est mon péché, ma drogue, mon gardénal», chantait Serge Lama en 1973. Il y a fort à parier qu’une balade boulevard de Clichy aujourd’hui lui inspirerait des mots assez différents. Certes, Pigalle évoque encore un univers fantasmé d’érotisme, de prostitution, avec l’odeur de soufre afférent (mafia, règlements de comptes). Mais dans les rues du IXe arrondissement, rebaptisées SoPi, abréviation de South Pigalle (calquée sur le SoHo new-yorkais), les bars à hôtesses, qui occupaient la plus grande partie des commerces, ont presque complètement disparu. À leur place, des bars branchés ou des magasins bobo. Une mutation qui s’accélère ces dernières années : alors que la police recensait encore 84 établissements du genre à Pigalle en 2005, elle n’en compte plus que 19 aujourd’hui, dont 4 visés par une demande de fermeture. Mais qui a donc tué le bar à hôtesses? Quelques protagonistes de ce (désormais tout petit) théâtre de la sexualité témoignent.

La nouvelle gérante

Rue Frochot, il ne reste guère plus que le F’Exhib pour rappeler l’histoire des lieux. Les bars «ancienne école» qui ont fermé attendent un repreneur, ou sont déjà transformés en bars à hipsters. Parmi eux, le Glass, repris par Carina Soto, qui dirige aussi la Candelaria dans le Marais, et qui a racheté l’enseigne d’une tenancière malade qui voulait quitter Paris au plus vite. Dans la rue, les autres aussi sont parties, la plupart à la retraite, parfois anticipée par une fermeture administrative. À la place, on trouve le Dirty Dick (qui n’a pas jugé utile de changer de nom), La Foule ou le Calamity Joe, tenue par Johanne, qui dans son établissement certes nouvelle vague défend avec ferveur le vieil esprit bigarré de Pigalle. Outre les bobos, sa clientèle se compose des freaks qu’on a toujours rencontrés par ici et d’anciens habitués du Moune, l’ex-bar lesbien où elle officiait, ensuite repris par la bande du Baron. Elle prêche la bonne tenue avec un discours traditionaliste: «Si tu te tiens mal, tu sors.» Et se lamente du manque de tenue des nouveaux fêtards: «La devanture du magasin bio à l’angle de la rue Frochot et de la place Pigalle est devenu la pissotière officieuse des bars mal gérés, qui possèdent deux toilettes pour une capacité de 400 personnes. Et les portes cochères servent d’abri pour sniffer des lignes de coke…»

La vieille école

C’est par le biais de Johanne que l’on rencontre les gérants d’un bar à hôtesses de la rue Pigalle. Ils sont peu enclins à décrire leur activité, surtout au moment de sa mise en bière. S’ils ont accepté un entretien, c’est d’abord pour dresser un portrait à charge des nouveaux habitués du quartier. Derrière le comptoir de leur espace surchauffé et capitonné, à côté d’une jeune fille d’Europe de l’Est en sous-vêtements et à l’air parfaitement indifférent, Maurice et Monique s’énervent: «Les jeunes mettent le bordel et flinguent tous les commerces.» En fait de «jeunes», il s’agit d’une bonne partie de la société. Car, installés depuis quarante ans à Pigalle, les tenanciers mettent dans le même sac «les bobos qui se cament aux yeux de tous, les petites racailles, les baltringues qui ne savent pas gérer leurs bars», tous responsables d’une «dégradation du quartier», et surtout de la fuite des «clients respectables». Comme aime à le rappeler Maurice, «il faut avoir de l’étoffe pour tenir son business. Avec cette bande de guignols, dans deux ans, on met tous la clé sous la porte».

La mémoire du quartier

Alain Plumey, conservateur au musée de l’érotisme, ancien acteur de charme, «philosophe» à ses heures et sommité de Pigalle (qu’il n’a jamais quitté depuis qu’il y est né en 1948), connaît les vrais responsables de ces fermetures à la chaîne. Ce ne sont pas les délinquants ou les dealers. «La réponse, vous l’avez là», déclare-t-il en désignant du doigt le Naturalia boulevard de Clichy. «Les enfants de la bourgeoisie comme les gens du show-biz, de la pub ou de la mode, achètent les appartements puis s’unissent entre copropriétaires pour éradiquer les enseignes qui font tache. Pour plaire à leurs électeurs, les maires d’arrondissement, tout comme la ville de Paris, s’arrangent afin que les baux du commerce du sexe sortent du circuit.» D’après lui, les «racailles» stigmatisées par Maurice et Monique ne sont qu’une conséquence de l’embourgeoisement: ils traînent à Pigalle comme sur les Champs-élysées, car les passants y sont des proies faciles, qui ont de l’argent sur eux pour sortir au restaurant ou dans les bars. Quant au marché de la drogue, il reste selon lui anecdotique: «Les bobos ne sont pas des drogués. Ils achètent du haschich de bonne qualité de la même façon qu’ils prennent une bonne pièce de bœuf chez le boucher de la rue Lepic.»

La science empirique de Plumey se voit confirmée dans des études de sociologues spécialisés dans la «gentrification» de la capitale, qui observent une volonté municipale de compliquer la survie de ces établissements, notamment par l’application forcenée de règles d’urbanisme très contraignantes. À Paris, entre 2002 et 2011, le nombre de sex shops a baissé de 26%, tandis que les magasins bio, à la même période, enregistraient une hausse de 28%. «Les commerces sont le reflet de la population résidente, note Antoine Fleury, chercheur au CNRS. Dans un quartier gentrifié, le business du sexe et la monoactivité ne correspondent pas à l’idée que se font les riverains de leur environnement. Ils aspirent au modèle du village, avec des commerces de bouche variés.»

 dans France

L’autochtone énervée

Sauf que les habitants ne sont pas tous des nouveaux venus, et que les bars à hôtesses n’ont pas été seulement repris par Monop’ et Naturalia. Il y a aussi énormément de bars hype, pas forcément du goût de Josette, 70 ans, qui vit rue Frochot et passe une bonne partie de ses heures de sommeil à appeler la police pour tapage nocturne. Un flic du commissariat témoigne: «C’est tout le paradoxe de cette transition. Les commerces de sexe attirent les gens glauques et font baisser le prix de l’immobilier. Mais les clients des bars à filles, assez honteux, sont discrets. Idem pour les hôtesses. Si elles vont fumer dehors, elles se rhabillent, elles ne sont pas du tout dans la provocation. Alors que les jeunes qui boivent des coups… ils n’ont pas de limites.»

La mémoire du quartier (bis)

Aux yeux d’Alain Plumey (du musée de l’érotisme), la mort des bars à hôtesses et autres petits commerces de sexe serait l’un des effets indésirables d’Internet. Le virtuel a pris le pas sur le réel, l’onanisme sur les rapports sexuels. Pourquoi se déplacer, payer, s’exposer pour un service que l’on peut avoir chez soi, avec toutes les options qu’Internet propose? Contrairement à la sienne, la génération née dans les années 80 «a fait le deuil des corps à corps et se soulage dans un Kleenex».

L’entrepreneur avisé

Le dénommé Polo, qui tient un grand commerce de sexe dans un autre quartier aux lumières rougeâtres, la rue Saint-Denis, n’adhère pas à la théorie du Kleenex. Il reproche aux bars à hôtesses d’être «complètement glauques, toujours à la frontière avec la prostitution. Il ne s’agit pas d’un amusement, mais d’un exutoire!». Quant aux cabarets de strip-tease avoisinants, «ce ne sont que des coquilles vides avec une fille qui tourne de bar en bar, sans service, sans prix, rien». Polo a lui aussi constaté les difficultés du marché depuis l’arrivée d’Internet au début des années 2000, mais il estime qu’elles peuvent être contournées en s’adaptant. En plus des vidéos, il propose des spectacles, des chambres de love hotel, un sex shop, des massages «complets», des cabines de projections privées, dont certaines réservées aux gays. «Et s’il faut qu’on se mette à Internet dans les cabines, on le fera, on recommandera des sites, on apportera un service.» Il ajoute: «En France, et surtout à Paris, on met trop de bâtons dans les roues de ceux qui s’amusent. Au moindre bruit, les voisins appellent les flics pour tapage nocturne, on n’a plus le droit de fumer à l’intérieur… Et les magasins bio qui remplacent les sex shops, c’est catastrophique!» Polo rêve de Tokyo et Berlin, des villes «qui s’occupent d’autre chose que de gérer leur passé».

Le flic qui suit le dossier

Chef de la brigade de répression du proxénétisme de Paris, Christian Kalck ferme tous les ans, à Pigalle, entre un et quatre établissements pour prostitution. Selon lui, la disparition des bars à hôtesses est inhérente à leur fonctionnement: «Le principe consiste en faire croire au client qu’il va se passer quelque chose. Dès lors, il est difficile d’éviter les dérapages.» Même si les gérants sont de bonne volonté, les dérives peuvent être liées aux difficultés économiques: ils ouvrent avec un concept «d’accompagnatrices», mais sont tentés d’organiser des passes si ça marche mal. La police intervient lorsque la prostitution est habituelle, organisée, et que le gérant en tire un profit; elle utilise pour ce faire des moyens «classiques» (surveillance, filature, écoutes téléphoniques). Autre type de commerces dans son collimateur: les cabarets à strip-tease du boulevard de Clichy, côté XVIIIe, devenus spécialistes de la surfacturation et autres escroqueries à la carte bleue. Aujourd’hui, il n’en reste que six.

Les vrais winners

Mais pendant que les business louches ou boiteux disparaissent, d’autres enseignes font peau neuve et élargissent leur clientèle. Les peep shows restants adoptent le modèle américain du lap dance et du pole dance (1), et font l’effort d’une vraie mise en scène; on y vient pour des enterrements de vie de garçon ou de jeune fille. Les sex shops avec le petit rideau à l’entrée se transforment en love stores, des boutiques avec pignon sur rue où l’on pénètre sans honte, en couple. Le Sexodrome a carrément des vitrines dignes d’un grand magasin, avec devantures spéciales pour la Saint-Valentin ou Noël. Ses discrets propriétaires (qui refusent toute interview) ne semblent pas connaître la crise, et viennent d’ouvrir un nouveau bar échangiste, le Star City, sur le boulevard de Clichy (en plus des deux autres qu’ils possèdent déjà, l’Éclipse et le Moon City). «Les jeunes ont une chance folle, il ne se rendent pas compte à quel point tout était cadenassé avant ! Internet, c’est que du bonheur!» commente Polo, finalement fair-play avec son principal concurrent. Depuis que le sexe est accessible sur la toile, entrer dans un sex shop n’est certes plus une aventure. Bientôt, Pigalle ne sera plus un théâtre, mais un axe commerçant où l’on choisit son godemiché comme on achète son concombre bio.

Le bar à hôtesses parisien, comment ça marche?

En général, les hôtesses sont des Françaises d’un certain âge ou des jeunes filles de l’Est ou du Maghreb, «tombées» dans ce métier pour cause de difficultés financières. Les clients ont rarement moins de 50 ans et sont surtout des provinciaux de classes moyennes (il y a peu de touristes étrangers, moins habiles avec cet art très français de la conversation). Deux profils se détachent: les hommes que leur travail amène à voyager, et les maris qui viennent tester leur pouvoir de séduction sans «vraiment tromper» leur femme. La rencontre est une petite comédie, qui simule un flirt amoureux à base de câlins et de baisers. Le rôle de l’hôtesse est d’être à l’écoute des confidences et de flatter en faisant boire. Souvent, elles n’ont pas de salaire fixe, ou alors très bas, et doivent se contenter d’un pourcentage sur les consommations. Dans la plupart des cas, elles ont donc besoin de la «passe», où l’argent leur revient plus ou moins entièrement. Toute activité sexuelle nécessite de la part du client l’achat de plusieurs bouteilles (à Pigalle, le prix moyen d’une bouteille tourne autour de 150€). Si la prestation est «complète», elle aura lieu ailleurs, après la fin du service ou plus tard. S’il s’agit d’une fellation ou d’une masturbation, elle peut se dérouler dans un recoin sombre du bar.

Note: Les noms des gérants du bar à hôtesses ainsi que celui de «l’entrepreneur avisé» ont été changés, conformément à leur volonté.

(1) Le pole dance est une danse sensuelle autour d’une barre verticale. Le lap dance est une danse érotique où le client reste assis pendant que l’hôtesse se trémousse sur ses genoux.

Article signé Elvire Von Bardeleben pour Libération.

Pigalle

Le quartier de Pigalle, sa place doivent son nom à Jean-Baptiste Pigalle, un sculpteur du XVIIIème siècle. Le quartier fut un endroit extrêmement animé durant les années 20. Il fut aussi bouillonnant dans les 50-60-70-80. Il est aujourd’hui connu pour ses sexshops, le Moulin Rouge bien sûr, sa vie nocturne, bien que celle-ci soit apparemment beaucoup moins active, scandaleuse et propice à la désinhibition qu’elle ne le fut précédemment, antérieurement, il y a quelques années.

Le Pigalle que j’ai connu (je confesse ne pas y être retourné depuis, l’envie ne m’ayant pas particulièrement titillé) était celui du début des années 2000. La première fois que j’ai vraiment dû m’intéresser au nom du quartier c’est après avoir entendu la chanson du groupe éponyme qui chantait cette chanson.  Le franc vivait ses toutes dernières années, les devantures des sexshops étaient effectivement protégées par un simple rideau de couleur bleue ou rouge le plus souvent, des types stationnés devant faisaient du forcing, limite insupportable pour attirer le chaland,  le Sexodrome trônait fièrement comme un lieu dit incontournable au milieu des autres enseignes aux néons tout aussi clinquants mais à la fréquentation bien moins importante.  Je n’y suis pourtant jamais entré, je n’en connais que la façade tapageuse. C’était le temps où la VHS vivait aussi ses dernières heures et continuait même de se vendre aux Puces de Saint-Ouen que j’ai également connues entre le milieu des années 90 (à l’époque où les CD pirates musicaux circulaient non pas sous le manteau mais étaient achalandés à même le sol à la vue de tous) et le milieu des années 2000 avant l’arrivée de la HD. J’ai toujours entendu parler de la réputation sulfureuse de Pigalle, mais je n’ai jamais ressenti de frisson particulier à m’y aventurer, principalement de jour, n’ayant vu la nuit sur ces longs boulevards que de rares fois.

La curiosité d’abord puis l’envie ensuite m’ont poussé à franchir ce pas, et à entrouvrir ces portes de sexshops s’apparentant davantage à des rideaux offrant un minimum de discrétion. L’odeur d’orangeade m’a marqué. Elle monte directement à la tête et l’odeur reste. Lorsqu’il m’arrive de ressentir cette odeur aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’y voir une connotation. A l’intérieur, une clientèle hétéroclite se mélangeait. D’âges et de catégories socio-professionnelles différentes. C’est caricatural, peut-être cliché, mais effectivement l’ouvrier comme le cadre en costard-cravate se croisaient (en fait j’ai croisé plus de types en costard cravate, très propres sur eux et achetant parfois des vidéos qui l’étaient beaucoup moins que des ouvriers ou des employés), se regardaient à peine d’un œil distrait puis tournaient les talons avant de partir, baissant la tête quelque fois, raclant le fond de leur gorge à d’autres moments. J’ai toujours été surpris de ces réactions : je n’ai jamais ressenti la moindre honte à entrer dans un sexshop, et je m’amusais de quelques réactions très réfractaires qu’avaient les gens à l’idée de se faire voir dans une boutique consacrée au sujet essentiel qu’elle vend : le sexe sous pas mal de formes. Je me rappelle d’une vendeuse, apparemment la patronne dans une des boutiques de la rue de la Gaité dans le 14ème qui demandait à un client homme (et je précise parce que sans cela, ça aurait parfaitement anodin) s’il allait bien en le voyant très gêné à l’idée de poser le DVD qu’il venait d’acheter, et s’empressant de sortir sa carte bleue en suée. Les patrons étaient plus souvent des hommes et les clientes étaient extrêmement rares, et si elles venaient, c’était essentiellement pour les sextoys. Je n’ai pas connu les bars à hôtesses, du moins je n’y suis jamais allé. J’ai vu et entendu tout et son contraire : arnaque intégrale, consommations hors de prix, statut flou des employées. Je n’aurais certainement pas voulu qu’une descente de flics me prenne en flagrant délit. Pour un acte naturel en somme. Mais pas foncièrement légitime aux yeux de la loi

C’était il y a un peu plus de dix ans.

Désormais, et d’après l’article d’Elvire Von Bardeleben, les choses changent et Pigalle devient presque un quartier comme les autres, comme délesté, débarrassé de son image de stupre, de scandale ou de quartier hyper sexualisé. Les magasins bio semblent l’emporter sur les vidéos porno et depuis qu’Internet a explosé, les sexshops ne font plus vraiment recette, sauf sur le net justement.

 

 

 

 

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